la "Philosophie" de l'école

          Je me nomme Patrick Krall et je suis en charge de la Formation Professionnelle du Théâtre-Cirqule depuis une quinzaine d’années. Depuis cette place, j’observe l’évolution de cette activité circassienne à travers les élèves qui se présentent à notre Formation Professionnelle et qui viennent du monde entier. Je peux observer leur évolution artistique, technique et, surtout, leur vision du cirque et du monde qui l’entoure. Je l’avoue, je suis perplexe.

        En effet, depuis une quinzaine d’années et l’institutionnalisation de cette occupation autrefois marginale, le conformisme semble y devenir la norme. Il fut un temps où le cirque et ses artistes généraient autant de fascination que de crainte chez le « non-initié »… des Gitans ?... En tout cas, des marginaux !... Celui qui voulait faire du cirque était souvent raillé et devait combattre contre beaucoup de préjugés et, de ce fait, cette voie nécessitait une forte conviction, un engagement.

          Puis les écoles de cirque… de plus en plus organisées… appuyées et « orientées » par les pouvoirs publics, sous la tutelle d’un Ministère de la Culture… forcément bienveillant… comme il se doit !... La respectabilité… le cirque devient un apprentissage quasi comme un autre… un Bac cirque, puis une Formation Préparatoire… puis les Grandes Ecoles, si possible assimilées à un parcours universitaire… c’est bien plus chic !... Et, tout ceci, afin d’atteindre le Graal ultime… l’intermittence !!! Dépendant de l’Etat à vie !...

          L’Art, c’est bien évident, cela s’apprend comme une science… à l’école, avec méthodologie et règles !...

       Sauf que moi, j’aime le rock’n’roll !... Mes héros n’y connaissent rien au solfège et aux règles d’harmonisation !... Ils ne savaient pas comment fallait faire mais comme ils avaient tellement envie… ils ont trouvé un moyen !... Certes, il existe des écoles pour apprendre à jouer du rock’n’roll mais il n’en sort que de très bons instrumentistes capables de tout bien faire mais manquant cruellement de style !...

Du coup, j’ai de la peine à croire que ce qui fait du mal à la musique serait bon pour le cirque… encore plus s’il est sous la tutelle d’un Pouvoir Publique/Politique !... Petite digression, si vous vous demandez si le Ministère de la Culture a vocation à émanciper ou est un outil de propagande, il peut être intéressant de savoir qui sont les premiers Etats à en avoir créé au XXème siècle !...

          Ce qui est unique et perturbant avec le cirque, c’est que, dans la grande majorité, il est enseigné par des non-circassiens, souvent méconnaissant l’Histoire du Cirque, voire la méprisant. Des gymnastes pour la partie acrobatique, des danseurs pour le mouvement, des théâtreux pour l’artistique. Pour moi, le cirque n’est pas un  mélange de danse, d’acrobatie et de théâtre mais une autre forme d’expression, un autre langage qui peut, éventuellement, se nourrir de ces Arts jugés… plus nobles.

          Ah, les théâtreux… je n’ai rien contre eux mais qu’ils s’occupent du théâtre. Accepteraient-ils qu’un circassien leur donne des leçons sur la manière d’appréhender la scène ? Je pense qu’ils ont fait un mal terrible au cirque en y apportant tous leurs codes, principes (tacites ou non), leur « écriture »… réglementant ce qui était un espace de liberté. Je vois les apprentis circassiens de plus en plus imprégnés de ces codes au point de penser que « c’est comme ça que ça doit être le cirque ». Je vous épargne mon point de vue sur les metteurs en scène et tous ceux qui pensent le circassien incapable d’être un artiste à part entière !

         Elle est passée où la magie qui entourait le cirque ? Peu de chance de la trouver sur une scène d’un Théâtre National. Heureusement, elle se niche encore dans les yeux des enfants qui prennent des cours sous notre chapiteau… de moins en moins dans ceux qui postulent à notre école et qui sont souvent formatés par l’image qu’ils ont de ce métier.

         Je reçois des « lettres de motivation » qui ressemblent à celles que doivent lire les employeurs de boîtes de communication… dans lesquelles on m’explique comment on a l’intention d’amener plein de bons sentiments au monde entier… des mots bien réfléchis… pas d’énergie… pas de souffle… beaucoup de cervelle, peu de tripes !... Des candidats qui cherchent à faire bien… surtout ne pas faire mal… à me plaire… à essayer d’appartenir à la noble caste des « Artistes de Cirque » qui ont des trucs à dire !…

         Je m’en fiche de ce que tu as à dire, je veux juste sentir que c’est réellement important pour toi !... C’est ton émotion qui peut me toucher, pas ton cerveau !... Comme un enfant qui vient vous raconter ce qu’il vient de vivre… c’est captivant car, pour lui, c’est le truc le plus important du monde à ce moment… ça se voit dans ses yeux !...

         Il y a quand même quelque chose qui me rassure… chaque année, on en trouve encore quelques-uns, des p’tits circassiens qui n’ont pas encore perdu leurs yeux d’enfants… qui savent bricoler du cirque avec la poésie de l’artisan… avec le cœur plutôt qu’avec la tête !... Ils sont souvent en manque de confiance car ils voient bien (et, souvent, on leur a dit) que ce n’est pas/plus comme ça que ça se fait le cirque aujourd’hui… mais, eux, c’est comme ça qu’ils veulent le faire et c’est comme ça qu’ils le feront !...

         En général, le « monde du spectacle », tel qu’il est devenu, ne les fait pas rêver !... Ecrire des dossiers pour demander aux « autorités » s’ils ont le droit de créer, de jouer… la marchandisation… très peu pour eux !... Ils ont des rêves de petits chapiteaux au cœur du village… de pistes et non de scènes… d’un public familial et non de bobos mondains !... Mais bon, ça c’est une autre histoire (cf. Association KAA).

 

         Tout ça pour dire que le cirque qui utilise le langage du théâtre m’exaspère !... Que le cirque a/avait son propre langage… que l’on peut être un excellent circassien en étant nul en théâtre, danse et acrobatie et, inversement, être piètre dans ce domaine malgré la « maîtrise » de ces trois disciplines.

       Comme j’aime la musique d’avant l’Industrie du Disque et de MTV, j’ai aimé le cirque d’avant son « institutionnalisation », quand ces activités étaient encore non codées par des personnes "extérieures" (businessmen ou politiciens), libres et, donc, forcément novatrices et provocatrices !...

          Si les premières promotions des grandes écoles ont laissé une empreinte si forte, c’est qu’ils n’ont pas grandi en rêvant d’entrer dans ces institutions, en se pré-formatant pour y parvenir !... Maintenant, la plupart des circassiens en herbe ne rêvent plus de chapiteau, ils rêvent d’intégrer une école !!! Pour atteindre ce « rêve », ils se préparent en conséquence… de la PP… beaucoup de PP… de l’acrobatie (même quand on est jongleur)… bien écrire un CV dans lequel on cherchera à essayer d’écrire ce que l’on imagine que l’autre veut lire… ne pas oublier de parler de notre projet de spectacle social… si possible saupoudré d’un peu de conscience écologique !... Ils oublient de muscler leur imagination, leur enthousiasme !...

 

         J’en peux plus de la bien-pensance !... Des prétendus anticonformistes qui ne sont, en fait, que des alter-conformistes !... Je suis triste de voir des jeunes vouloir avoir une pratique qui ne semblent pas les intéresser, dont ils ne connaissent pas l’Histoire… parfois, pire, qui méprisent le Cirque Classique (traditionnel) !... Un rocker qui aurait l’audace d’afficher un tel mépris pour le Blues verrait toute sa crédibilité disparaître dans l’instant !...

 

        En résumé, si tu as la drôle d’envie de vouloir intégrer notre Formation Professionnelle, par pitié, n’essaie pas de dire ce que je veux entendre… de défendre des idées qui ne te sont pas chevillées au corps, au cœur… de faire le malin pour montrer que t’es différent !…

J’aime à penser qu’il est possible d’intégrer notre école en ayant une sensibilité très différente de la mienne concernant tous les sujets abordés dans ce texte mais qu’il est beaucoup plus ardu de le faire en « trichant », en essayant de plaire, en répondant à ce que l’on croit être nos attentes !...

 

       Alors, montre-nous qui tu es… ce que tu veux… ce qui t’amuse… ce qui te fait vibrer… le plus honnêtement possible… merci !...

 

                Bon courage…

                                     Patrick